Encore un article (dans Le Monde Magazine) de plus dans la presse hexagonale sur nos petits prodiges du système scolaire français. "20/20 au bac et plus, tout naturellement", a été la goutte d'eau qui met le feu aux poudres et l'étincelle qui fait déborder le vase mdr. J'en ai assez de ces articles qui s'extasient devant nos petits virtuoses de l'équation et de la dissert', les phénixs du lycée, les champions des prépa, dont les facultés intellectuelles et académiques dépassent soi-disant l'entendement, bref : les transes quoi.
Plusieurs choses me déplaisent dans l'approche journalistique qu'on fait à ces jeunes-là : premièrement, je trouve qu'on leur donne trop de mérite. Je ne dis pas qu'il ne faut pas leur en donner, mais qu'il ne faut pas trop leur en donner, comme c'est le cas.
Comme je le dis souvent, il y a trois facteurs qui conditionnent la réussite, notamment scolaire : le travail, le talent, et la chance. Notre action et nos efforts ne peuvent se porter que sur un seul des facteurs : c'est le travail. Et certes, tous ces jeunes ont travaillé, beaucoup. Il faut arrêter avec le délire du surdoué qui bosse à peine et entre à Polytechnique sans lever le petit doigt. Pour être dans le lot des champions, il faut être bon ET bosser comme un taré. C'est pourquoi c'est complètement injuste de dénigrer les têtes de classe en disant qu'ils ne font aucun effort et non pas de mérite.
Mais évitons l'excès inverse, à savoir de les déifier, de par leur sens du travail et de l'effort, de la discipline, et de par leurs propres capacités intellectuelles. Tous ces bons élèves ont moins eu à faire d'efforts qu'on ne le pense : ils sont tous nés dans une famille les prédisposant très fortement à une très bonne réussite scolaire : parents magistrats, diplomates, médecins, profs, bref, pas de scoop ici. Deuxièmement, ils ont les meilleures écoles et les meilleurs profs, et ont évolué dans le milieu le plus à-même de développer leurs compétences.
Mais enfin, car j'ai conscience du caractère critiquable de ce que j'ai avancé jusqu'à alors, il faut arrêter de penser que, parce que ce sont des gens brillants et ont un parcours académique parfait, ce sont alors nécessairement des personnes hors du commun, des personnes à imiter, des personnes incroyables, intéressantes à côtoyer, des gens à admirer, en fin de compte. Être bon à l'école, c'est ... juste être bon à l'école. Ça n'influe sur pas grand chose d'autre.
Je vais prendre l'exemple des handicapés pour m'expliquer (faisant au passage une grosse digression). Je suis tombé un jour sur un groupe Facebook qui m'a fait beaucoup rire, disant en gros : "Attention les handicapés pourraient devenir plus cool que nous. Attention, ils ne font plus seulement des colliers de nouilles, ils infiltrent toute la société, ils font de l'art, de la musique, ont une sexualité, vont à l'école, il parait qu'il y a même un trisomique qui est prof d'université aux États unis. Si on ne fait rien ils seront bientôt plus cool que nous, peut être même que le prochain président sera handicapé.
Nous devons nous mobiliser, car ce n'est pas possible de laisser faire ça.".
J'ai adoré ce cynisme et cet humour noir, si proche de Desproges et de mes références humoristiques. Sans surprise j'ai découvert les centaines de commentaires rageux défendant la "noble cause" des handicapés, et stigmatisant le créateur du groupe, le traitant de sans-c½ur et de salop, ajoutant, le tout dans un langage très affectif des phrases comme "les handicapés sont plus cool, plus courageux, et sans aucun doute plus intelligents et beaucoup moins méchants que vous", "Les personnes handicapées mentales sont des personnes pures loin de toutes vos réflexions", bref, vous voyez le topo.
L'auteur du groupe s'est défendu en invoquant le caractère thérapeutique et démystifiant de l'humour et du cynisme. Et l'ironie de ce groupe est encore plus grande qu'on ne se l'imagine car ce type ... est éducateur depuis des années auprès des trisomiques ! Ce qu'il essaie de faire avec ce groupe, c'est de provoquer pour ne pas placer les handicapés dans une posture de surprotection, faisant du handicap un tabou ultime, pensant le cynisme comme outil d'interrogation des représentations profondes qu'ont les gens du handicap, comme briseur des "bons sentiments".
Bref, il faut dédramatiser, en parler, montrer le handicap sans apitoiement non nécessaire et sans pudeur. Se moquer des handicapés, c'est les inclure dans la société, au fond, c'est une méthode moins consensuelle mais qui ½uvre plus pour la cause handicapé que le téléthon et sa stratégie d'apitoiement publique pour "une noble cause".
Et le type d'enchaîner sur le fait que les handicapés ne sont pas des personnes pures, un autre homogène angélique et accueillant. Certains sont sympas, d'autres non, certains sont sensibles et d'autres non, certains ont des propensions artistiques, certains sont intelligents, d'autres non. Certains sont des cons, d'autres non. Car LE HANDICAP N'EST PAS AUTRE, c'est bien là son propos. Il faut arrêter les sentiments de culpabilité, de se racheter dans des éloges faisant des handicapés des anges, notamment dénués de sexualité, le tout dans une posture infantilisante, à une époque où la pensée humaniste est reine, indétrônable.
Bref, je reviens à mes moutons après cette digression, pour ces petits génies, c'est la même chose. Parmi eux, il y a de véritables pourritures, égoïstes, autosuffisantes, capricieuses, fermées d'esprit, même violentes. Il y a aussi des gens formidables, curieux, dévoués, très enrichissants à côtoyer. Il y a de tout, il y a à boire et à manger. Et je le vois bien, la plupart du temps, lorsque quelqu'un admire ces futures élites, il les admire dans leur ensemble, en tant que personne, et non pas strictement sur un niveau académique et sur le seul plan de leur réussite scolaire. Je pense que c'est en ça qu'il a tort de penser ça.
Et la surdouée qui saute trois classes, parle 5 langues et rentre au King's College à 16 ans, c'est peut-être une fille chiante et invivable, qui n'a aucun sens de l'écoute, capricieuse, pas de goûts éclectiques, mais peut-être le contraire aussi, bref, on n'en sait rien. Tout ce qu'on sait, c'est qu'à l'instar des élèves brillants, elle a une très forte propension à accepter des règles, à adhérer à un système, une très bonne capacité de mémorisation, d'abstraction etc.
So what ? Je veux dire, pour le professeur, pour l'examinateur de jury, pour le patron, pour les parents, c'est bien, et c'est important, mais pour les autres, on s'en fout non ?
Qui irait-dire qu'il apprécie son ou sa meilleur(e) ami(e) parce qu'elle est scolaire ou qu'elle a une bonne mémoire ?
Je vois déjà ceux qui disent que c'est un tout, et que de telles capacités intellectuelles déteignent forcément sur le reste, sur la personnalité, et sur la manière d'être. Eh bien, je ne suis pas d'accord.
Il y a un grand nombre de génies anonymes, nés dans un milieu pauvre, ouvrier, paysan, ou non versé dans la culture, et qui ne se sont pas "révélés". Si vous pensez que c'est parce qu'ils ont un cerveau puissant qu'ils sont intéressants parce que cultivés et subtils, je pense que vous avez tort. C'est plutôt une détermination du milieu familial, de leur jeunesse, qui l'explique. Bref, toutes les qualités qu'on prête à ces surdoués sans s'en rendre compte : richesse, personnalité complexe, subtilité, sophistication, et j'en passe, existent tout autant chez les autres.
Jonathan, le fameux "QI d'Einstein" de Secret Story, n'est pas à l'ENS, car rien ne l'y prédestinait, et pourtant, tout tend à dire qu'il en aurait eu les capacités !
A l'inverse, il y a plein de gens extrêmement intéressants, qui ont eu une vie extraordinaire, et qui étaient pas très fut-fut, galérant de manière chronique à l'école : Drucker, Pennac et j'en passe, bref, tous ces "cancres avec avenir". On admet facilement qu'on catalogue trop rapidement les mauvais élèves, mais l'on en fait autant avec les bons élèves. Y a des connards partout, c'est ce que je veux dire, et je préfère parler à un clodo qui me fait une leçon de vie sur un trottoir qu'à un petit péteux d'HEC.
C'est un sujet qui me tient particulièrement à c½ur car, longtemps, j'ai fait partie de ceux qui admiraient d'abord et avant tout les réussites scolaires, jugeant au fond la personne toute entière à l'aune de son parcours académique, m'extasiant devant les H4+ENS dans la plus totale irrationalité. J'ai changé aujourd'hui, à tel point que c'est finalement ce que je retiens le moins chez une personne. Et je trouve terriblement vexant lorsqu'on ne retient de moi que le niveau d'études que je fais, "ouah il est à Sciences Po". C'est agaçant, mais c'est aussi vexant de se faire réduire ainsi. Et si je questionne quelqu'un sur ses études, c'est pour mieux dessiner le contour de ces centres d'intérêt, pour mieux les remettre en lien avec sa personnalité et sa personne, son parcours.
C'est pour tout cela que j'en ai marre qu'on idolâtre les meilleurs bacheliers de France ou les majors des concours, parce que ce n'est pas parce que tu majores à l'X que t'es plus intéressant que les autres, et que par conséquent tu mérites davantage un article dans le magazine hebdo du Monde. Ca m'éc½ure. CQFD
Les causes du méfait bloguesque ici présent :
http://www.nicematin.com/ra/cotedazur/200107/alpes-maritimes-elles-ont-eu-plus-de-20-sur-20-au-bachttp://www.marieclaire.fr/,grandes-ecoles-elles-temoignent,20258,34311,5http://www.nordlittoral.fr/actualite/calais/Vie_locale/article_707755.shtml