J'ai récemment eu une pensée vive et soudaine, une sorte de révélation sur moi-même, et sur une sorte de trouble. Une gêne, une frustration qui était assez chronique depuis deux ou trois ans chez moi, mais qui n'était pas vraiment consciente, une pensée qui faisait l'écho à deux discussions que j'ai eu avec deux connaissances différentes, des discussions qui se recroisant, m'ont fait prendre conscience de quelque chose avant de me coucher (car comme on le sait tous, c'est une fois la journée finie qu'on a plein d'idées, une fois que les évènements de la journée ont bien décanté et que l'esprit les a circonscrit).
Ma première discussion, c'était avec une de mes camarades de lycée qui est avec moi à Sciences Po, mais dans le double cursus avec Paris-VI. C'est donc quelqu'un qui suit deux cursus universitaires en parallèle en horaires aménagées, donc deux fois plus de travail : des études de sciences (mathématiques, informatiques, physique, chimie, biologie, et j'en passe) à Jussieu, et des études de sciences humaines et sociales (histoire, droit, science politique, économie, philosophie politique, sociologie, humanités, langues et j'en passe là aussi) à Sciences Po. C'est une fille brillante, qui a trusté les premières places depuis le bac à sable, tellement à l'aise à l'école qu'elle multipliait les projets, les options, les activités, pour ne pas s'ennuyer, car tout ce qu'elle faisait, ce qu'elle entreprenait, faisait, se passait sans difficulté, elle assimilait très rapidement les connaissances, comprenaient vite les problèmes, les enjeux, bref, une vraie intelligence et une mémoire hors-norme. Cette fille a pourtant redoublé, ce qui, quand on connaît la personne, surprend. VRAIMENT. En l'occurrence, elle a redoublé sa classe de Première pour des raisons psychologiques : elle était atteinte d'hyperactivité et de surmenage. Comme elle avait un esprit puissant, une soif de culture immense et une grande curiosité, tout l'intéressait, et elle se sentait capable de tout apprendre, de toucher à tous les domaines, à toutes les matières, n'arrêtait pas de lire, d'apprendre et de réfléchir toute la journée, à tel point qu'elle en est arrivée à un point de tension nerveuse tel qu'elle ne dormait plus. On l'a admise pendant 10 jours dans une institution psychiatrique pour la calmer, la faire redescendre sur terre et lui faire comprendre l'absurdité de son attitude, qu'elle ne pouvait pas en même temps être abonné à des milliers magazines, suivre le lycée, oeuvrer dans des centaines d'assoc' et lire l'intégrale de Kant en même temps que les travaux de mathématiques du dernier Nobel. Ça a foutu en l'air sa scolarité, et elle a redoublé. Elle a échoué non pas car elle voulait trop bien faire, et trop travailler pour réussir scolairement, mais parce qu'elle voulait TOUT faire, tout apprendre, tout lire, et ça dépassait de bien loin le simple cadre de l'école. Finalement, elle est rentrée dans le rang, s'en est tenu au lycée, qu'elle a survolé sans se fouler, et un ptit 18,5 au bac.
La deuxième discussion, c'est avec une fille qui est à l'ENS Lyon. M'intéressant à elle, j'ai commencé à un peu fouiner mon nez pour voir ce qu'était que l'ENS à Lyon parce que je n'y connaissais pas grand chose aux ENS, je voulais en savoir un peu plus sur ce qu'elle étudiait, quels étaient les évènements, les actualités, les associations dans cette école, comment se déroulait sa vie étudiante, en somme. Et j'ai été émerveillé par le nombre d'activités proposées, par les projets passionnants menés par les étudiants, et surtout, par la qualité de la réflexion de ces jeunes, le sérieux avec lequel ils dirigeaient leurs associations. Ils créent des pièces de théâtre, de la poésie, écrivent des réflexions intelligentes sur le cinéma, il y a des expositions culturelles et artistiques (dessin, peinture, sculpture, photographie) dans tous les sens, des séminaires d'histoire et de politique, une journée Jeunes Cinéastes, des reportages vidéo, des conférences de chercheurs, des colloques, des rencontres et même un "Centre d'études Poétiques" et un centre audiovisuel. Même les sites perso d'assoc' étudiantes étaient chiadés, avec des petits éditos super bien tournés et rédigés. Ça avait de la gueule (ça en a toujours), c'était super intéressant, c'était chouette, et je me suis dit "ah, si seulement j'avais deux vies parallèles, que j'aimerais apprendre tout ce qui se fait dans ces endroits de savoirs, profiter de la vie associative, entendre et apprendre de ce que tous ces professeurs et étudiants ont d'intéressant à dire".
Réfléchissant un instant, je me suis dit qu'au fond, c'était à peu près le même topo à Sciences Po en ce qui concerne la vie étudiante et associative, mais que c'était pas une raison, que j'aurais bien aimé profiter de ces deux vies associatives riches et cadres étudiants exceptionnels.
Je me suis alors énervé quand j'ai compris qu'une vie n'est pas assez pour découvrir tout ce qui se fait de beau, d'inspiré, d'audacieux, d'original, de passionnant dans le monde, les pays à visiter, les disciplines à découvrir, les saveurs à goûter, les films à regarder. Qu'il m'en faut deux, trois, quatre. Le nombre hallucinant de choses que je "manquais" m'écoeurait.
Je ne suis pas un esprit supérieur (et heureusement, j'aimerais éviter la névrose, merci), mais je pense que je suis un esprit effervescent et maladivement curieux, au point d'en être frustré de pas pouvoir prendre le temps pour chaque chose : trop de choses me fascinent, la diversité du monde me donne le tourni. En ce sens, c'est peut-être pour ça que j'ai une relation d'attirance-répulsion avec Internet : c'est tellement grand, tellement large, tellement riche, un vrai puits sans fond, que c'en est à la fois étourdissant et grisant. Je passe énormément de temps sur Internet (en fonction de mon temps libre, de 2 à 10 heures par jour, sachant que je travaille en grande partie sur le net car les ressources documentaires, certains cours, sont en ligne), mais j'essaie de plus en plus de me limiter. Car plus facilement me vient la pensée qu'il faut faire des choix dans la vie, dans les choses qu'on lit ou qu'on regarde, qu'on ne peut pas s'intéresser à tout, et que le temps est quelque chose de trop précieux pour le gaspiller sur des choses certes dignes d'intérêt mais moins que la moyenne (typiquement : Facebook et toutes les vidéos connes mais drôles qui y circulent). C'est frustrant mais j'apprends, je grandis. Un jour peut-être j'arriverais à l'équilibre et à l'apaisement.
J'aimerais conclure sur ce qui, finalement, est l'idée à laquelle je voulais aboutir : on pourrait penser que derrière les apparences, je cultive secrètement cette curiosité qui, j'aime à le penser, me définit en partie, par élitisme, me plaçant comme quelqu'un d'ouvert d'esprit, d'intelligent et de subtil, ouverts à tous les savoirs, ayant soif d'apprendre et ayant le cerveau capable "d'encaisser" tout ce lot d'informations. En fait, une trop grande versatilité dans les centres d'intérêts et une trop grande curiosité est une vraie tare, une malédiction : en saturant l'esprit, elle stoppe la pensée, elle gâche tout, elle abrutit, bêtifie. C'est un vrai malaise que je ressens quand certaines soirées je suis submergé par les informations, les livres, les sites, à tel point que finalement, je n'en visite aucun. Exemple : après une nuit folle de navigation tout azimuts sur Internet, j'ai tellement d'onglets d'ouverts que les visiter me prendrait la nuit, en supposant que je ne clique sur aucun lien supplémentaire (hors ça n'est jamais pas le cas, et c'est bien là le problème de la logique exponentielle du Web). Face à une telle impasse, je mets alors frénétiquement tous ces sites en marque-pages/favoris, pour ... ne jamais y revenir, faute de temps, le train de la vie me reprenant le lendemain matin, les cours, les exposés, les évènements culturels à Paris etc. ... Je dois ainsi avoir plus de 2000 favoris, qui attendent d'être visités, prenant la poussière, devenant obsolètes et/ou 404.
De même, j'ai au moins 15 ou 16 bouquins qui m'attendent sur ma table de chevet (livres boulot ou plaisir), mais jamais je ne me mets à la lecture, découragé que je suis par cette immense pile.
Deezer me donne le tourni, et je n'y vais jamais, trop effrayé d'y passer plus de temps que de raison.
A trop s'éparpiller, je n'aboutis à rien de bon. Je ne termine pas la lecture de tel article dans The Economist mais j'essaie superficiellement de tous les survoler, je zappe constamment sur mon iPod pour changer plus souvent, j'ai du mal à avoir la discipline de ne pas toucher au curseur défileur lorsque je regarde un film DIVX. Je n'arrive pas à me fixer, je suis inconstant, indécis, je ne sais pas faire des choix, je suis un esprit faible, qui n'ose pas prendre des positions sous le prétexte rituel que je n'ai pas assez d'informations sur la question pour pouvoir répondre, je suis assez facilement impressionnable (donc influençable).
Bref, c'est un peu la merde. Choisir, c'est mourir un peu, c'est abandonner une potentialité, c'est fermer une porte dans la ramification croissante de la vie, c'est faire son chemin, sans ça, on s'épuise dans tous les sens, sur tous les fronts, et notre existence perd un peu de son sens, de sa substance. C'est fou : je vis dans un pays libre, j'ai le choix, dans pleins de domaines, pour plein de choses, et ce choix, je ne le prends pas, je l'évite comme la peste, je le redoute, je le maudis. Choisir d'aimer, choisir de quitter, choisir de vivre, de s'arrêter.
Les enfants ne font pas de choix, eux.